Imprimer Fermer Sports - Article paru le 17 février 2005

tribune libre

« Des experts » sur la route de la tsiganophobie

Par le Dr Marcel Courthiade, Union romani internationale ; Jeanne Gamonet, AVER (centre rom contre le racisme) ; Saimir Mile et Lucia Presber, la Voix des Rom ; Ternikano Berno, Ing. Music Brahim.

L’émission C dans l’air, vendredi dernier à 18 heures, sur France 5, s’intitulait « Délinquance : la route des Rom. »

Tout doute sur le caractère raciste du titre est levé à la lecture du résumé sur le site Internet de l’émission « Délinquance, prostitution, travail des enfants, vols en tous genres, certains réseaux mafieux font de la Roumanie le mauvais élève des pays candidats à l’Union européenne, dont l’entrée est prévue en janvier 2007. Manouches, Rom, Gitans. Ceux que l’on surnomme les "gens du voyage" sont près de 350 000 à vivre aujourd’hui en France. »

Cette émission s’est révélé une illustration magistrale du fait que le racisme se nourrit surtout d’ignorance. Une ignorance d’autant plus stupéfiante, qu’elle a été le trait dominant du débat entre M. Calvi et ses quatre invités, présentés comme experts. Le comble pour une chaîne soi-disant éducative ! Il est facile d’en relever des témoignages. Ainsi, les Rom de Roumanie seraient nomades alors que cinq siècles d’esclavage les ont sédentarisés de facto depuis le Moyen Âge. Rom (peuple européen d’origine indienne) et Roumains (peuple d’Europe de l’Est vivant dans les républiques de Roumanie et de Moldavie et quelques régions voisines) sont systématiquement amalgamés. M. Laulan, de l’Institut géopolitique des populations, considéré comme scientifique, n’hésite pas devant cette phrase : « 50 % m’a-t-on dit, des prostituées à Bucarest sont des Gitanes, je ne suis pas sûr du chiffre, je ne les ai pas comptées. » La participation des femmes rom à cette activité dans ce pays est très basse pour des raisons de notoriété publique. Géopoliticien, il emploie pourtant le mot « Gitan » pour parler des Rom de l’Est, alors que ce terme désigne d’une façon spécifique ceux de la péninsule ibérique et les Latino-Américains. « Dans une société moderne, on ne peut pas faire la récupération des métaux, dit M. Laulan, ça n’a aucun sens », alors qu’il s’agit d’une industrie florissante et très réglementée dans les pays les plus riches. Spéculations sur l’impossibilité des ferrailleurs de trouver du travail en France, d’autant plus dérisoires qu’on sait que tout emploi est interdit aux Rom dont on parle.

Les dénonciations de « réseaux » sont également surprenantes : la grande majorité des trafics a disparu au moment où l’obligation de visa pour venir en France a été supprimée pour les citoyens roumains.

Nous n’avions donc vraiment pas l’impression d’entendre des experts, mais une conversation au Café du commerce. À la pseudo-ignorance, se mêlent des propos ouvertement racistes. M. Raufer (criminologue) : « Comme dans toute criminalité organisée à base clanique ou ethnique, il y a une loi du silence » ; M. Laulan : « On ne peut pas intégrer [les Rom] dans une société de type comme la nôtre, on peut intégrer les enfants à condition […] de les sortir de leur milieu familial […]. Je ne vois pas encore de solution pour les adultes. » Nous sommes seulement quelques jours après les cérémonies d’Auschwitz. Le même, plus loin : « En Roumanie, à peu près un cinquième de la communauté des Gitans (sic !) est vraiment criminogène. » Aucun institut roumain n’a jamais cautionné une telle thèse.

On nage dans les accusations générales, reposant sur une présomption d’opacité. C’est un procès d’intention collectif, aux antipodes de la présomption d’innocence en vigueur en France, alors qu’il existe des instances, françaises et européennes, y compris à Paris, qui ont de vraies réponses. Certaines donnent des conférences à l’École des officiers de police de Paris.

À l’opposé de ces officiers, dont on regrettera qu’aucun n’ait été invité à l’émission (seul un représentant du syndicat Alliance était là), nous avons entendu les diatribes du criminologue Raufer contre le légendaire « Monsieur en Mercedes » qui dépose des enfants voleurs et mendiants en ville, scénario emprunté à l’Italie des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Nous le voyons ici à l’oeuvre pour introduire son idée d’une police spéciale contre les Rom (comme la police bavaroise l’avait fait en 1900 avec la Zigeunerzentrale, développée ensuite par les nazis).

Non seulement M. Calvi s’était choisi un panel partial, mais il en rajoutait : aucun des « experts » n’ayant d’emblée évoqué un nomadisme largement devenu un mythe (seuls 3 % des Rom européens ont un mode de vie mobile ; le chiffre est de 0 % en Roumanie), il déclarait : « Vous êtes en train de nous dire que dans les sociétés modernes qui sont les nôtres, le nomadisme est devenu quelque chose de quasiment impossible à vivre ». Le fait de consacrer près d’un tiers de l’émission à des généralités sur le crime organisé, donc non-rom, à grand renfort d’expressions comme « prédateurs » et « bandes criminelles organisées depuis des siècles », tout en laissant à l’écran le titre « Délinquance : la route des Rom » relève d’une volonté sinon criminelle, du moins condamnable. Au lieu d’une heure de spéculations oiseuses, n’aurait-il pas été plus constructif de répondre à la question implicite du juge pour enfant M. Rosenczveig : « Nous ne savons pas inventer l’action sociale dans leur direction ; il y a une vraie politique à mettre en oeuvre » ? La solution ne peut passer que par une volonté politique de former des experts dans ce domaine, et faire participer des experts rom (leur absence est, d’ailleurs, symptomatique de l’esprit de l’émission), établir une vraie coopération franco-roumaine de fond pour réduire substantiellement le racisme, direct ou indirect, en Roumanie et en France. Les remèdes sont connus. Il faudrait aussi compléter l’éducation des enfants rom par un soutien spécifique dans les cas de déficience sociale (misère, mauvaises conditions de vie, etc.), optimaliser les compétences des Rom diplômés, lancer des tests avec acteurs et huissiers pour détecter les pratiques racistes à l’embauche…

Un débat portant sur les causes de la disparition sans résultat des dizaines de millions d’euros déversés en Roumanie pour régler le problème aurait sans doute été plus constructif qu’une évocation de vieux fantasmes. Il aurait peut-être pu stimuler le courage du gouvernement français pour entamer une véritable coopération de fond avec son homologue roumain, dans un contexte européen, pour éviter de rejouer l’accord Sarkozy-Nastase, qualifié de « bidon » par M. Laulan, enfin un mot juste ! Mais, à trois jours d’un procès en appel intenté par le - parquet contre des mères relaxées en première instance, cela aurait sans doute été trop éducatif !

*Note des auteurs : une plainte a été déposée auprès du CSA et de la justice.